Défi 315 des croqueurs de mots : Le vrai boss
Pour le défi 315 des croqueurs de mots, domi nous propose de partager un souvenir personnel ou public qui a marqué votre vie !
Il y a des rencontres qui ont marqué et changé le cours de ma vie, celle de mon Jeff bien sûr, mais aussi une rencontre professionnelle qui m'a permis, avec comme seul bagage un BEP de sténo dactylo correspondancière, d'évoluer comme consultante chef de projet en mobilité professionnelle dans un grand cabinet conseil en Ressources Humaines. Je le dois à un patron avec lequel j'ai travaillé plus de dix ans. C'est cette rencontre et collaboration que j'ai décidé de vous raconter aujourd'hui.
LE VRAI BOSS !
Je suis convoquée par le responsable du recrutement d’une grosse société d’ingénierie travaux publics. Je passe avec succès la sélection. Il me présente au directeur des chantiers qui recherche une assistante dans son service. Il me prévient. « Vous savez, il est très exigeant, mais juste et je crois que vous pouvez bien vous entendre avec ?
Monsieur daigne se montrer après plus d’une heure d’attente. Il apparait enfin, très grand, mince avec des yeux d’un bleu gris assorti à son costume. Quel charisme. Je reste ébahie et sans mot. Il me serre la main énergiquement et sourit.
Je m’assois timidement devant son bureau. Il s’excuse (tout de même) pour le retard et déclare :
- Je ne vous retiendrai pas longtemps. Je fais confiance à Olivier, s’il vous a sélectionnée, vous me convenez. J’aurai néanmoins une seule question à vous poser, mais éliminatoire : « Vous avez deux jeunes enfants sont-ils en bonne santé ? »
- Pour le moment oui et ma mère me les garde à domicile.
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Son visage s’illumine
- « Alors ce sera tout pour moi, vous commencez lundi ».
Il me serre chaleureusement la main et nous nous quittons.
Je pense que j’aurais dû dire que mes enfants étaient malades. Travailler avec un individu qui vous fait attendre plus d’une heure pour vous garder 3 minutes juste pour savoir si vous ne serez pas trop absente paraît difficile. Pourtant, je suis très heureuse, une sorte d’intuition positive. Ce type m’a plu. Je sens qu’un courant de sympathie et de confiance est passé entre nous. Peut-être est-ce aussi parce qu’il m’en impose et c’est ce que j’attends d’un patron et peut être des hommes aussi.
Monsieur F. gère les ressources humaines, le matériel et les moyens des chantiers. Mon travail consiste à passer de longs moments dans son bureau et prendre en sténographie sous sa dictée puis de retranscrire tout cela et le saisir sur une machine IBM à boule. Il faut ensuite classer les pelures des courriers. Cela m’amuse un peu au début. Monsieur F. a beaucoup d’humour et son contact est agréable. Mon travail semble tout à fait lui convenir, mais vite l’ennui me gagne.
Pour échanger avec monsieur F.., je dois, à chaque fois, passer par son assistante, mademoiselle R..., une vieille fille, un vrai cerbère, qui fait du bureau de son patron une forteresse imprenable !
Monsieur F. est très exigeant. Un jour, il me redonne mon parapheur plein de courriers et comptes-rendus tapés en écrivant sur une note “il y a une faute dans ce parapheur, trouvez-la…”. Je passe une heure à chercher et, eurêka, je la repère. Je n’apprécie pas et, pour montrer mon mécontentement, je lui rends le parapheur en écrivant sur une note “bon sang, mais c’est bien sûr… j’ai trouvé et corrigé”. Dans la même journée, il me croise dans le couloir et me dit en riant de bon cœur : “je ne savais pas que vous étiez bourelienne”.
Un jour j’arrive en retard, il m’appelle dans son bureau et m’invective : “l’immeuble est trop grand, vous n’avez pas trouvé le bureau ce matin”, je lui réponds, imperturbable, que c’est l’immeuble qui ne m’a pas trouvée… Il rit car il faut savoir que le bâtiment est juste en face de ma maison et il le sait. Je prends conscience à ce moment-là que ces joutes verbales sont comme un jeu dont nous ne pouvons pas nous passer tous les deux.
Je tiens un an. Même si j’aime les contacts avec Monsieur F..., ce travail, sans réellement de dossier à gérer en toute autonomie, m’ennuie vraiment. Après avoir trouvé un autre poste, je lui remets ma lettre. Il semble surpris, mais ne dit mot. Je lui dis que j’ai trouvé un autre job plus intéressant et mieux payé et que j’aimerais pouvoir raccourcir d’une semaine de mon préavis.
Il me regarde fixement et m’assène :
— Je voulais vous promouvoir et votre démission me gêne vraiment. J’aimerais que vous restiez et je refuse votre démission.
— Je la maintiens, je me suis engagée ailleurs.
— Vous ne m’avez pas bien écouté, je vous change de poste, Melle R.... vient d’être mutée dans un autre service et je vous demande de la remplacer. Si vous acceptez, bien entendu, je revois aussi votre salaire à la hausse ».
Je suis médusée... Je m’attendais à tout sauf à cela. Melle R... tient ce poste depuis de nombreuses années, c’est un pivot du service, incontournable et elle me semble d’une efficacité remarquable.
Je lui fais part de mon étonnement, le remercie pour sa confiance et lui demande de pouvoir réfléchir pendant le week-end. Cette fonction bien sûr m’intéresse, mais cela m’ennuie de revenir sur ma démission. Il me répond :
Il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis », j’attends votre décision lundi matin ».
Imaginez, ma fin de semaine. J’en parle avec Jeff. D’un côté, c’est une belle promotion que je ne peux refuser sans raisonner, d’un autre côté que vont penser de moi Melle R.... et les autres collègues du Service. Je n’ai rien fait pour. Je ne comprends pas pourquoi il éjecte son assistante pour me mettre à sa place. De plus, ce nouveau poste va demander un investissement important à la jeune maman que je suis et je ne veux pas que mes petits bouts en pâtissent. Néanmoins, avec l’accord de Jeff, je ne peux refuser cette promotion.
Le lundi, Monsieur F. m’appelle dans son bureau et je lui fais part de ma décision de rester et ajoute :
- J’espère pouvoir faire aussi bien que mademoiselle R....pour être digne de la confiance que vous me témoignez
Il éclate de rire tout en me déclarant :
— Ah non surtout, n’essayez pas d’imiter mademoiselle R.…. Sinon on est bien mal partis, agissez comme vous le sentez ce sera parfait"....
10 ans après, je suis toujours avec Monsieur F..., d’assistante de direction, je suis devenue Adjointe sociale et aide les chefs des chantiers français dans la gestion quotidienne de leurs ressources humaines et de leurs partenaires sociaux.
J’aime particulièrement le contact avec les personnels de chantier. Quand ils reviennent et qu’ils me racontent leurs vies de grands déplacés aux quatre coins du monde, je les écoute. Ils me font rêver mais curieusement je n’envie pas ces baroudeurs sans racines qui sont parfois assez déphasés. Leurs épouses souvent n’ont pas supporté l’éloignement. Quand ils reviennent, ils me ramènent des cadeaux, des poupées indonésiennes, des tableaux égyptiens en feuilles de papyrus….
Je me suis occupée sur la centrale nucléaire de Flamanville d’un reclassement de personnels locaux. J’ai réussi cette opération très difficile dans un milieu complètement masculin où il y a très peu de femmes sur un chantier, peut-être parce que je suis issue du peuple et que j’ai su entretenir des relations avec les responsables syndicaux. Celui qui m’avait accueillie lorsque je suis arrivée avec ses quelques mots « tu ferais mieux de préparer la soupe à ton mari au lieu de venir prendre nos emplois. Je n’avais trouvé rien d’autre à lui répondre que « certainement pas je déteste la soupe ». Quand j’ai terminé ma mission, il m’a remerciée en me tendant un sac rempli, non pas de potage, mais de coquilles Saint-Jacques qu’il avait pêchées. C’est grâce à Monsieur F. qui m’a fait confiance en envoyant la jeune femme que j’étais sur un chantier d’hommes machos que j’ai pu faire mes preuves sur le terrain. Cela aurait pu être un casse-pipe, ce fut une réussite pour moi qui, quelques années plus tard, va me pousser à m’orienter dans le conseil en mobilité professionnelle où je me suis éclatée.
Comment retrouver un tel patron, les autres vont me paraître fades. Je me résous néanmoins à entreprendre de nouveau une recherche d’emploi sur Cergy-Pontoise près de mon domicile pour être aussi un peu plus présente pour les miens.
Je trouve rapidement un poste d’assistante de la Directrice des ressources humaines d’un laboratoire de biologie médicale filiale du Commissariat à l’énergie atomique et je remets ma décision à Monsieur F… qui est très étonné, mais me comprend. Il me félicite pour mon travail et me déclare « vous êtes une militante dans l’âme d’une pugnacité rare et c’est ce que j’ai aimé en vous ».
C’est vrai, je suis une adepte des causes perdues d’avance et que j’en ai défendu plus d’une auprès de Monsieur F. Plus la mission est difficile, plus je m’accroche. Il organise un pot et je suis couverte de cadeaux. Cela me fait plaisir et je lui promets que nous resterons en contact.
Nous nous revoyons plusieurs fois entre1987 et 2003. Nous déjeunons ensemble et nous nous rencontrons aussi pour des raisons professionnelles quand j’ai définitivement quitté le secrétariat pour être consultante en reclassement de salariés licenciés. « Vous êtes rentrée chez les vautours » se plaît-il à me dire.
Il prend sa retraite en 2004 et m’invite à son pot de départ, il y a beaucoup de monde. J’ai plaisir à échanger avec d’anciens collègues du siège ou des chantiers. C’est un moment très émouvant.
Nous nous sommes plus revus depuis. Il est salutaire parfois de tourner des pages pour faire face à l’avenir. Je ne remercierai jamais assez Monsieur F. pour tout ce qu’il m’a apporté.